Libérés de la domination anglaise, les États-Unis doivent faire face à un nouveau défi : trouver leur identité et leur équilibre politique. Les Articles de la Confédération tiennent lieu de Constitution lors des années 1780, mais le pays reste fragile. Les « continentalistes », menés par Alexander Hamilton, souhaitent une réelle union fédérale et s’opposent à une partie de l’opinion qui souhaite que les États-Unis d’Amérique ne restent qu’une simple agrégation d’états indépendants. Le rôle du gouvernement central pose problème : doit-il être un pouvoir occasionnel délégué par les états ou un authentique pouvoir national ? Cette question est centrale lors des années 1780, un temps de polémiques et d’incertitudes qui a été appelé « l’âge critique » de l’histoire des États-Unis.

alexander hamiltonAlexander Hamilton

Lors du printemps 1783, une première crise ébranle le pays, c’est la conspiration de Newburgh. Il s’agit d’une collusion voulue entre l’armée continentale et les créanciers, souhaitée par Alexander Hamilton et le gouverneur Robert Morris. En mars, une lettre anonyme circule à Newburgh, menaçant que l’armée ne se disperserait pas si l’on ne répondait pas favorablement à certaines revendications économiques. Cette tentative de coup d’état demeure obscure, elle est montée par les nationalistes, partisans d’une fiscalité fédérale et d’une centralisation forte.  Cette première crise démontre la faiblesse des institutions en place et souligne la nécessité d’une réforme constitutionnelle. Washington ne cède pas à la conspiration, il refuse le coup d’état militaire qui se fomente autour de lui. Le 20 décembre, le général remet sa fonction de commandant au Congrès et se retire de la vie publique, pense-t-il alors définitivement.

Le 3 septembre 1783, la paix entre les britanniques et les américains trouve finalement un aboutissement officiel : le traité est ratifié à Paris par les deux camps. La paix se préparait depuis 1779 avec la nomination de John Adams comme négociateur officiel avec l’Angleterre. Le fait marquant de cette paix est que les américains émergent comme une nation adulte et véritablement indépendante en se dégageant de la tutelle française. En novembre 1783, un traité préliminaire avait été négocié par les États-Unis seuls face à l’Angleterre, ce qui avait provoqué la colère du ministre français Vergennes.

traité de paris par benjamin westLe Traité de Paris par Benjamin West.  De gauche à
droite : John Jay, John Adams, Benjamin Franklin,
Henry Laurens et William Temple Franklin.
La délégation anglaise a refusé de poser.

Par le traité de paix, la carte des États-Unis est maintenant officiellement redélimitée. Le pays va des grands lacs au nord, au Mississipi à l’ouest et au jusqu’au 31ème parallèle au sud. L’immense Louisiane, au-delà du Mississipi, et la Floride au sud sont sous contrôle espagnol (voir la carte ci-dessous). La Grande Bretagne quant à elle conserve le Canada et la Nouvelle Ecosse.  Les États-Unis organisent méthodiquement la colonisation de nouveaux territoires à l’ouest, pour éviter l’émergence anarchique d’un éventuel nouveau peuple aux velléités d’indépendance.  En mai 1785, le gouvernement organise l’attribution des terres dans ces nouveaux espaces. Cette gestion territoriale est capitale dans la formation du gouvernement fédéral. Pour le moment, l’idée d’un gouvernement central est peu intégrée, ce n’est qu’une vague idée dans l’esprit des américains. En juillet 1787, une ordonnance officialise la création de nouveaux états dans le nord-ouest. Ces territoires, au nord de la rivière Ohio, étaient revendiqués par la Virginie et ont finalement été cédés aux États-Unis. Chaque territoire nouvellement délimité deviendra un état une fois que la population aura dépassé les 60 000 âmes. Le nouvel état pourra alors se doter d’un gouverneur, d’une milice, et de représentants.

Carte cote est américaine 1783

L’Ordonnance instaure aussi l’abolition de l’esclavage dans les nouveaux états du nord-ouest. Cette mesure n’est pas prise pour des raisons humanistes mais par souci économique. Elle est d’ailleurs appuyée par les états du sud, qui obtiennent par là un avantage compétitif sur les états du nord-ouest, en gardant pour eux l’usage d’une main d’œuvre peu coûteuse et servile.

L’enjeu de ces années 1780 est grand. Il s’agit de savoir si l’Amérique va survivre à sa propre libération et connaitre le succès sur la voie de la république. Mirabeau écrit pendant cette période cruciale : « L’Amérique peut, et va même déterminer avec certitude si l’espèce humaine est destinée par la nature à la liberté ou à l’esclavage. Un gouvernement républicain n’a jamais rencontré dans aucune partie du globe des circonstances aussi favorables à son établissement ». La république est en germe aux États-Unis aussi à un niveau sociétal. Le droit d’ainesse et la primogéniture, principes très anglais, sont abolis par l’Ordonnance de 1787. Par là, on abat les fondements d’une société aristocratique en obligeant à une répartition égalitaire de l’héritage. Symboliquement, on abandonne « les distinctions héréditaires de rang ». Selon Jefferson, la valeur d’un homme se juge selon ses compétences, selon Franklin, sur son honneur personnel.

Fin août 1786, une rébellion progresse, en partance du Massachusetts. Depuis la paix, les taxes foncières ont augmenté de 60% depuis l’indépendance, déclenchant la colère des ruraux, dont les terres, hypothéquées, sont déjà menacées. C’est une nouvelle étape dans la crise de la créance, déjà entamée avec la conspiration de Newburgh il y a quelques années. Le leader du mouvement est le capitaine Daniel Shays, vétéran de guerre ayant participé aux prestigieuses batailles de Lexington, Bunker Hill et Saratoga. Shays  et ses hommes occupent les tribunaux, s’opposent à la tyrannie de la créance. Shays regroupe sous ses ordres 1 200 rebelles, essentiellement des fermiers qui luttent contre la saisie de leurs terres pour dettes. Il tente de s’emparer de l’arsenal de Springfield mais est devancé par la milice du Massachusetts, plus rapide. Les rebelles sont battus puis condamnés à  morts et finalement amnistiés.

daniel shaysGravure de Daniel Shays

En septembre 1786, cinq états envoient leurs représentants pour une Convention en Virginie, à Annapolis. Présidée par John Dickinson, cette convention reconnait la faiblesse des Articles de la Convention et explique la nécessité d’un remodelage institutionnel. Le commerce doit être régulé entre des états dont l’harmonie est de plus en plus compromise. Et cette favorisation du commerce nécessite la considération d’un véritable système fédéral. La situation difficile dans laquelle se trouvent les Etats-unis nécessite, selon les membres de la convention « la sagesse et la vertu conjuguées de tous les membres de la Confédération ». La convention d’Annapolis propose de faire débuter cette réunion salvatrice  en mai à Philadelphie.

La Constitution américaine

En mai 1787, sept états se réunissent à Philadelphie et ouvrent les débats. Le but de cette convention était de corriger les Articles de la Convention. En réalité, un nouveau texte émerge des débats. Quatre mois après le début de la Convention, le 7 septembre, la Constitution est ratifiée par 39 des 42 délégués présents. Il y avait au total 55 délégués. Étaient entre autres absents, Thomas Jefferson, alors à Paris, John Adams, parti pour Londres et John Jay, chargé des relations internationales. En dehors de ces grandes figures, on retrouve tous les visages connus jusqu’ici : George Washington représentant la Virginie, John Dickinson le Delaware, Benjamin Franklin la Pennsylvanie et Alexander Hamilton, New York. Avant d’être unis sous la devise « In God we trust », les américains partageaient une autre maxime : « E pluribus unum », « De plusieurs, un ». C’est précisément ce défi de conjuguer diversité et union que relève la Convention de Philadelphie. Les États-Unis se devaient d’enterrer définitivement leur révolution pour avancer ensemble en partant d’une nouvelle base.

pluribus unum« E pluribus unum », inscrit sur la  monnaie américaine

La convention, présidée par George Washington, doit relever le défi d’inventer une nouvelle forme de gouvernement. Les problèmes demeurent nombreux : quelle serait la représentation ? Dépendrait-elle de la démographie ou rendrait-elle les états égaux entre eux, quelque soit leur taille ? L’exécutif serait-il unique ou collectif ? Puissant ou limité ? A quel point devrait-on contraindre la souveraineté des états ?

La convention est un moment crucial dans l’histoire des États-Unis. Dans l’un de ses discours, Benjamin Franklin alors octogénaire déclare : « Rien ne ressemble autant au soleil qui se couche que le soleil levant. Tous les peintres vous le diront. », avant de conclure positivement : « Je pense pour ma part que le soleil se lève ».

Sur la question de la représentation, les deux solutions ont été retenues. Dans une première assemblée, le nombre de représentants de l’état dépend de la population (un représentant pour 30 000 habitants) et au Sénat, une même importance est accordée à chaque état (deux sénateurs par état).  La chambre des représentants et le Sénat forment, à eux deux, le Congrès, qui adopte les lois. Celles-ci sont ensuite soumises au président, qui possède le pouvoir exécutif et jouit d’un droit de véto. Le président est élu par un collège électoral tous les quatre ans.

La Constitution nouvellement formée, pour exister, doit être approuvée par les Etats. Dans les Articles de la Confédération, qui tenaient lieu aux Etats-Unis de Constitution jusqu’alors, il est écrit que toute modification doit être réalisée par le Congrès puis ratifiée par les états. Et tous ne sont pas d’accord avec la Constitution adoptée par la Convention. L’état de New York, par exemple, est un farouche opposant au texte. Son gouverneur y est réticent et deux de ses trois représentants ont quitté la Convention avant son terme. Le troisième représentant de l’état, Alexander Hamilton, est quant a lui un continentaliste acharné et lutte farouchement en faveur du texte, en publiant entre l’automne 1787 et le printemps 1788 avec son collaborateur James Madison les Federalist Papers dans les journaux new-yorkais.

Scene de signature de la constitution américaine Howard Chandler ChristySur ce tableau représentant la signature de la
Constitution par Christy, trois personnages sont
prédominants :  Washington, qui préside la Convention
et le couple Hamilton/Franklin, au centre de la composition

Sur le long terme, les états vont tout de même finir par accepter la Constitution, les uns après les autres. Le Delaware, la Pennsylvanie et le New Jersey acceptent la constitution en décembre 1787, la Géorgie et le Connecticut en janvier 1788, le Massachussetts en février, le Maryland en avril, la Caroline du Sud en mai, le New Hampshire et la Virginie en juin et New York en juillet. Les deux derniers états à adopter le texte sont la Caroline du nord (novembre 1789) et Rhode Island (mai 1790). Cette lenteur est expliquée par la puissance des anti-fédéralistes, majoritaires dans certains états. Pour contrer leurs revendications, James Madison, véritable artisan de la réconciliation, a fait passer plusieurs amendements nommés Bill of Rights, présentés à la Chambre des  représentants en juin 1789. Les dix articles du Bill of Rights apportent certaines garanties comme la liberté religieuse, le port d’arme autorisé pour tous les citoyens. Les libertés individuelles apportées par ces textes ne concernent évidemment pas les esclaves américains, désignés dans la Constitution par le terme de « personne » plutôt que par celui de « citoyen ». La fuite des esclaves pour rejoindre un état non esclavagiste est interdite par un article stipulant que tout esclave marron ne pourra s’affranchir de ses obligations par l’intégration dans un autre état et devra être livré à son propriétaire. Autres exclus, les amérindiens et les femmes, eux aussi considérés comme des « personnes » et non comme des « citoyens ».

constitution américainePremière page de la Constitution

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